Quelle place dans la Cité pour la génération montante?

Quelle place dans la Cité pour la génération montante?

Intervention de Maître Kounkou à la CADE

16 octobre 2013

Quelle place dans la Cité pour la génération montante?

Vivre en milieu de dispersion n’est pas facile. Celui qui observe les comportements de ceux et celles qui vivent en diasporas, est perplexe. Il se trouve devant une complexité difficile à cerner.

Ils sont d’une terre lointaine dont ils ont le souvenir plus ou moins vivant. Ils sont au quotidien confrontés aux exigences de la vie sur une terre qui est devenue aussi la leur. D’un côté, il y a le pays rêvé et de l’autre le pays réel. Vivre pour ces peuples met dans une constante conflictualité qui pourrait paraître infranchissable. Ils ne peuvent pas rompre les liens d’attraction qui les garde unis à leur terre d’origine (nourritures, cadeaux, mandats western union …) et ils sont obligés de tenter de maîtriser le lien d’abstraction par lequel peu à peu ils pénètrent dans la société d’accueil (par analogie, chez les Congolais, n’entend-on pas dire : toyé ko béta libanga : nous sommes venus cogner la pierre) .

Ceux ou celles qui arrivent à survivre à cette tension deviennent membres de ce nous dont la culture et le mode d’appropriation de l’identité arrive à dire que nous sommes français.

Dans ce contexte un peu général se retrouve le contexte typiquement africain. Il est nourri par l’histoire qui met en lumière, d’abord le refus d’assumer cette tension pour préférer le retour en Afrique, ensuite le repli identitaire et enfin la nécessité d’entrer dans la vie française comme unpays réel.

I- CONTEXTE

Année soixante, l’Afrique fait face à un grand défi : celui de faire au maximum gérer l’Afrique à peine indépendante par des Africains formés principalement en Europe. S’intégrer dans la société française pour un Africain et une Africaine formés est interprété Alors comme une trahison et même une irresponsabilité devant la lourde exaltante mission de donner à l’Afrique un futur avec avenir.

Dès qu’on se formait, l’impérieux devoir était de rentrer en Afrique pour occuper des postes. Souvent, ce sera pour assumer des fonctions politiques.

Le procès qui a été fait du rôle de ces cadres formés par l’occident et ayant pris en mains les commandements de l’Afrique est –il fondé ou non ? Ce n’est pas ici le lieu du bilan. Le constat est simple : les générations des indépendances sont nées de ces années soixante.

Année quatre-vingt, l’Afrique a besoin des cadres gestionnaires. Le retour au pays des diplômés ne va plus de soi. Pour trouver un poste qui corresponde à ses compétences, il faut des liens assez forts avec l’équipe gouvernante en place. L’Afrique n’appelle plus tous ses enfants formés, mais certains d’entre eux qui viendront renforcer l’efficacité de ceux qui ont pris le pouvoir. Ce tokénisme, comme l’appelait Martin Luther KING, aura une conséquence : l’Africain va envisager comme une solution et une option de vie, le fait de rester dans le pays où il été formé.

C’est une idée et une vie neuves pour l’Africain. Elle rend complexe l’existence. Il faut chercher du travail et le trouver. Il faut construire une maison ou acheter un appartement, ou si on ne peut ni l’un ni l’autre, il faut chercher à louer en présentant des garanties qui ne sont toujours pas disponible.

L’Africain ne s’y est toujours pas fait.

La complexité de cette situation tient au fait que dans cette existence dans le provisoire sont nés des enfants qui eux ont besoin de vivre la réalité d’une vie dans le pays où ils sont nés. Ils n’ont pas choisi ce pays. Ils y sont nés. Ils y sont allés à l’école. Ils ont tissés des liens. Plusieurs d’entre eux, se révoltent contre la ghettoïsation de leurs parents. D’autres cherchent à en échapper par l’ascenseur social. En cherchant un travail rémunérateur, ils peuvent habiter des villes riches ou des quartiers nobles.

Qu’est-ce qui a déjà été accompli ? Où est l’inaccompli ? Comment s’inspirer ou partir du mode d’intégration d’autre minorité qui forme à présent la majorité de la société française ? Comment sortir du schéma dévastateur et stérile d’intégration est synonyme de trahison ?

II - MOYENS DE SA POLITIQUE

A vrai dire les Africains entrent dans cette société sans une politique prédéterminée. Ils s’y retrouvent donc sans moyens économiques. A l’opposé il y a la diaspora asiatique ou même maghrébine qui est venue avec un véritable projet de s’installer. Les premières générations se sont installées dans les commerces et restaurations de proximité. Par le procédé de la tontine, ils ont pu constituer un capital. Avec ce capital, ils assurent les études des enfants qui en passant aident au fonctionnement des commerces et des restaurants.

L’Africain, du moins cette génération a un capital immatériel. Il est formé. Souvent il atteint un niveau élevé dans les études. Du coup, il se retrouve en concurrence avec les Français autochtone. Rempli d’idéal, il se présente sur le marché de l’emploi. Là il fait l’expérience de la préférence raciale qui est avouée ou non avouée.

Certains entrent dans des ordres comme les ordres maçonniques avec l’espoir de créer des relations négociables en termes de grâces d’emplois ou d’autres qui rendent la vie facile en occident. D’autres se battent comme chacun et trouvent des opportunités d’emplois, les convertissent ou non.

Quoi qu’il en soit quand ils arrivent à trouver un emploi, une partie du chemin vers l’intégration est accomplie.

Mieux que quiconque, ils connaissent le prix du salaire. Le mariage avec un Français ou une Française est un lien qui fait entrer dans la société par la voie de connaissance d’une culture qui n’est pas la sienne. Le Français ou la Française qui fait également ce choix fait le pari d’une universalité dont il est parfois difficile de mesurer la réalité des apports mutuels qui seraient attendus.

Souvent le cœur du problème se retrouve au cœur – même du cœur familial.

Les époux sont traversés par des doutes qui proviennent des liens extérieurs qui semblent les attendre en embuscades.

Deux nous se confrontent au quotidien, en même temps que chacun est obligé d’affronter son nous d’origine.

L’Africain vit comme une survie nécessaire ce double tiraillement des liens qui tracent l’intérieur et l’extérieur. De l’intérieur, le choix de l’Amour est en résonnance avec la formation obtenue, qui est en en réponse à l’emploi obtenu, qui une promesse de fourniture pour assumer la vie choisie.

Plusieurs persévèrent. Ils rencontrent le bonheur des courageux dans une société où ils sont obligés de faire le choix singulier de former leur propre nous qui combat chaque jour la place qui est la leur et celle de leurs enfants.

D’autres abdiquent et préfèrent divorcer. Qui les jugera ?

Mais tous les Africains et Africaines ne font pas le choix d’épouser un Français ou une Française.

Il reste que passage classique est celui de bonnes études, d’un bon emploi, un bon salaire et un conjoint qui travaille pour donner au couple un bon pouvoir d’achat en vue d’acquérir aisément un bien ou louer sans inquiétudes d’impayés et entrer dans la nationalité française.

Dans un cas comme dans l’autre, l’entrée dans cette classe moyenne a été tellement le fruit de gros sacrifices, que le rapport àsa famille et à la diaspora est un peu plus compliqué. De moins en moins l’expression parvenu est employé. Il reste cependant que celui ou celle qui a réussi arrive à ne pas laisser les autres venir déconstruire la position qu’il a eue tant de peine à construire. L’expression la plus entendue est : « ils me tirent vers le bas ». Le lien avec la tribu devient signe d’enchaînement. L’expérience de la réussite se singularise, se cristallise et devient un patrimoine non partageable.

Les autres qui se reconnaissent dans celui ou celle qui a réussi, trouvent inaccessibles et sa position et sa présence.

Or souvent le groupe qui l’a porté voudrait un rapport en valeur ajoutée symbolique, matériel ou de partage des voies et moyens pour atteindre la position de réussite à laquelle un des leur a accédé.

Si l’on se décide à dire ce que cette situation montre à voir, ce qu’elle montre à voir apparaît manifestement comme le syndrome de la réussite fragile de l’homme ou de la femme originaire d’Afrique.

Lui qui a grandi dans une culture personnaliste, vit sa progression sociale avec une sorte de vertige qui le menace de chuter à tout instant. Son revenu ne sert pas seulement la famille nucléaire. Il est celui ou celle qui subventionne la vie de tous ceux et celles, frères sœurs, neveux et nièces qui vivent en France ou en Afrique. L’exemple d’un ingénieur béninois qui perdu son foyer puisque l’épouse ne voyait pas où allait le salaire de son époux, est caractéristique sur ce point. Il avait le même niveau de salaire avec ses collègues français, mais ne pouvait jamais avoir le même niveau social qu’eux ! Ce syndrome vient du fait que chaque Africain qui grimpe dans l’ordre social mesure et dans certains cas porte le poids du continent qui symboliquement ou objectivement accroît le doute capacitaire de chacun et chacune.

La particularité de cette position est qu’elle fait agir chacun et chacune ut singuli. Même ceux qui atteignent le même niveau social évitent de se fréquenter. Au mieux, ils s’ignorent. Au pire, ils se détestent. La solidarité qui devait faire leur force est battue en brèche. Chacun est ainsi pris isolément dans sa difficulté de progresser, isolément dans l’obligation de gérer sa vie privée et familiale autant que sa vie en tant que membre d’une collectivité. La collectivité devient une charge qui tend à tirer vers le bas et non une force qui soutient dans l’accroissement individuel.

L’Africain et l’Africaine semble avoir meilleur compte à s’isoler . Cette situation qui pourrait être nécessaire le temps de la consolidation de la position en construction est le reflet d’une absence de moyens de sa politique d’installation entreprise par la communauté africaine. Il y a une part d’efforts qu’il faut toujours refaire de générations en générations. Ainsi, on arrive à des situations sociales élevées sans une richesse qui les accompagnent et les assoie.

Autant des Matsoua (1926) et des Lamine Senghor, dans les débuts des années 1900, les Africains avaient pris conscience de créer des Amicales pour pouvoir conjuguer forces et moyens qui ont amorcés les mises en place des mouvements d’indépendance. Plus tard, d’autres formes d’amicales ont permis aux indépendances d’advenir.

Peut-être a-t-on oublié que l’installation dans une terre de dispersion nécessite le même effort d’organisation en amicale que celui de la reconquête des terres prises dans le processus des dominations. Les moyens et les finalités, bien évidemment, ne sont pas les mêmes, mais à l’image des communautés asiatiques par exemple, il semble que l’efficacité de l’installation de la présence africaine en occident doit avoir des racines profondes dans la communauté de ceux qui sont dans des positions de réussite pour servir de levier, pour ceux qui sont dans des itinéraires de recherche de réussite intellectuelle, sociale, spirituelle et autre. Ainsi, il n’y aura pas de rupture d’instance de transmission d’un savoir être (le bou mountou), même en terre étrangère afin de partager et de partager un savoir avoir (un know how), portant sur les filières de réussite. Les deux font fonctionner en éclaireur ceux et celles qui ont pu se forger une place dans la société.

Quand on observe les Français ou les Anglais ou encore d’autres Occidentaux à l’étranger, on constate qu’autour des ambassades s’organisent des amicales qui ont cette fonction. Mais, il serait judicieux pour les Africains et Africaines d’éviter le piège dans lequel tombent nos amis occidentaux à l’étranger, celui de rester entre eux et de se priver de l’immense richesse de la rencontre de l’autre !

III -Eviter la rupture d’Instance

A - Sédentarisation

Il serait en effet, de grand bénéfice de vivre avec et de travailler avec les habitants de la terre. L’Africain qui a pris pour habitude d’être de passage n’arrive pas à amasser la fortune nécessaire pour sa propre vie, celle de sa famille et celle à laisser aux enfants qui naissaient, grandissent et vont faire leur vie dans ces pays d’accueil. Vivre et travailler avec les autres va aider à développer un mental analytique tourné de plus en plus vers la sédentarisation. Ce n’est pas en vivant dans les ghettos sociaux ou communautaristes que l’utile installation sera possible.

De la sorte, avec un tel état mental, gagner sa place même en position concurrente avec les autres ne souffrira d’aucun doute capacitaire. Cet état conduira à la fécondité des intelligences et compétences personnelles, dans une démarche de position acquisitive qui rend l’existence prospère.

B- Engagement :

Le même état mental donne de faire société avec ceux et celle qui forment le pays dans lequel , les pieds ont foulés. Il ne s’agit pas de travailler contre le pays que tes pieds ont foulé, car ce serait aller à l’encontre de ta propre sécurité et la prospérité des siens.

Une telle posture exige beaucoup de maturité, puisqu’elle appelle de s’engager dans les domaines de son choix, selon ses compétences et son affect, pour le bien de la terre qui accueille. C’est sans doute de cette manière que pourrait être éviter les comportements naguère tant déplorer de colonisation.

Travailler pour le bien de la terre qui accueille éloigne des attributions égotiques qui poussent à tout ramener sur soi les richesses que l’on découvre ou l’on développe sur la terre. Cette quête responsable, fait du bonheur des siens, de sa postérité et des autres membres de la terre partagée, un but légitime.

Puisqu’ainsi est toujours recherché le bien de la terre qui accueille et qui est enrichie par les apports multiformes de celui qui est appelé l’étranger. Mais dans une telle perspective, il cesse de plus de l’être et entre dans le bloc structurel de ceux et celles qui se revendiquent du rang des bâtisseurs de cette terre.

C’est aussi de cette manière que l’amour d’une terre s’éveille pour une personne ou un groupe de personnes.

III – Construction de la terre d’origine

De telles propositions pourraient paraître ignorer les terres d’origine. Bien au contraire, elles bonifient la capitalisation des moyens d’abondance qui permettent de penser au pays d’origine sans mettre en danger sa propre vie et la vie de ceux et celles qui comptent sur soi. On est souvent amené à constater que celui ou celle qui tire de son revenu des sommes consistantes à envoyer, non seulement se privent et prive sa famille des moyens les plus élémentaires de vivre et faire vivre décemment les enfants qui ont besoin d’un bon cursus scolaire, par exemple, qui appelle beaucoup de moyens, mais en sus, ils entretiennent une illusion sur la vie qui serait facile en occident. La solution n’est pas non plus d’arrêter ce concours à la solidarité familiale. Au contraire, il est important de la continuer, tout en se posant la question de façon tontinière, de sorte que la solution aux besoins ne soit plus le besoin continuel des solutions.

Il y a sans doute des solutions aux problèmes qui dépassent le niveau du revenu d’une seule personne qui s met constamment en danger et met en danger les siens sous le prétexte d’aider frères et sœurs. Là aussi, la maîtrise tontinière par amicale ou tout autres formes responsabilisent et conduit à une action concertée, économique, politique, sociale dont les retombées et les valeurs ajoutées sont de loin plus efficaces que la portée individuelle des fardeaux de la terre d’origne qui ruine vie et santé du pays et de celui qui en est venu !

Aider, ne peut se faire qu’en proportion de ses moyens. Mais aider au-delà de ses moyens pourrait être suicidaire, car il faut de l’abondance qu’une seule personne ou un seul foyer ne peut produire.

Cette aide est une construction. Elle appelle à se rassembler pour bâtir. Elle pourrait se concevoir comme la mission que se donnerait une communauté de la diaspora active. Elle se concevrait alors, comme but à atteindre. Comment ? par la production de l’abondance dans relation d’épargne par obligation rotative des membres de la diaspora installée, engagée et qui vise la croissance de tout un peuple sur la terre d’origine.

Si la diaspora est devenue le fer de lance de la vie politique et économique du monde, les diasporas africaines ont encore un chemin à faire pour se sédentarise, s’engager et penser de façon responsable et bien peser à la construction des pays d’origine.

Ces trois points pourraient bien servir d’atelier, car selon qu’ils sont accomplis ou non accomplis, ils peuvent servir d’idéal-type à la manière de Max Wéber de l’analyse de l’implantation des jeunes générations africaines en France et dans le monde.

Dominique KOUNKOU

Ajouter aux favoris/Partager via AddInto
{lang: 'fr'}