La Côte d’Ivoire vit une catastrophe qui aurait pu être évitée si la communauté internationale et les dirigeants avaient eu plus de sagesse. C’est toujours après coup que l’on comprend que ce ne sont pas les intérêts qui devraient conduire les relations internationales, mais la vie souveraine des peuples. Au Congo Brazzaville où le peuple vit dans la misère la plus horrible alors que l’argent du pétrole remplit les comptes à l’étranger de Sassou Nguesso, de son clan et des compagnies pétrolières, tout le monde ferme les yeux. Personne n’entend les cris de ce peuple surtout celui du Sud dans la région du Pool que Caritas avait qualifié par l’expression de « région abandonnée ». N’est-il pas temps d’ouvrir pour ce peuple une porte de l’espoir avant que ne vienne le feu de la révolution semblable à celle que l’on voit porter par les peuples du Maghreb dont souvent les conditions de vie sont meilleures que celles des Congolais ?
I - PARENTHESE DE SANG
Lorsque Sony Labou Tan’si, le grand écrivain congolais parlera de la parenthèse de sang, il qualifiera ainsi la situation du Congo en particulier et de l’Afrique en général qui est caractérisée par l’absence de respect des droits de l’homme et de démocratie. Le pouvoir est exercé à vie. Des générations d’hommes patrimonialisent les richesses du pays qui sont partagées entre les membres de la famille et un peu du clan. Les citoyens, surtout ceux qui contestent ce modèle versent leur sang.
Ainsi est la parenthèse de sang qui a de la peine à se fermer en Afrique. Malgré les révolutions qui secouent le Maghreb, le statu quo demeure le mode de gestion des pays d’Afrique. On voudrait même généraliser la passation du pouvoir de père en fils pour être sûr de le garder longtemps. En Occident, la géopolitique de la stabilité politique est entretenue, pour la France par exemple par un système mafieux connu sous le nom de la francophonie : il faut garder au pouvoir à tout prix des hommes dont on est sûr de la fidélité dans les affaires politiques et dans les réseaux d’enrichissement illicite des personnalités au pouvoir en France et en Afrique. Les peuples de ces pays continuent à vivre dans la pauvreté la plus totale malgré d’immenses richesses que regorgent le sous-sol, le sol et l’écologie de leur pays. La fraude électorale est le mode de garantie de la continuité monotone du pouvoir en place depuis dix, vingt, trente ans. La constitution n’est jamais un instrument de sécurité politique. Au contraire, elle subit des modifications au gré et à l’humeur des gouvernants qui la mettent au service de leur maintien au pouvoir. Le vote des citoyens est détourné L’alternance politique n’a aucune chance de se réaliser sans effusion de sang. Les institutions sont inexistantes..
II - SOCIETE POLITIQUE BLOQUEE
La parenthèse de sang décrit donc le système politique bloqué dans lequel les peuples sont de plus en plus pauvres et les gouvernants inamovibles ne peuvent quitter le pouvoir que par la mort naturelle ou par un coup d’Etat. En voulant trop garder le pouvoir, ils perdent leur vie. Ils sont exposés aux risques de fuir précipitamment le pays à cause de la pression de la rue en colère, comme on l’a vu en Tunisie. Ils sont reniés par la même communauté internationale qui les a soutenus. Justement, cette même communauté est obligée de mentir pour justifier les soutiens multiples qui ont permis ces régimes dictatoriaux de tenir si longtemps.
Ce système politique bloqué caractérisé de la sorte est un système du désespoir. Le peuple est obligé de se soulever violemment pour obtenir le départ du tyran. Ceux qui gouvernent savent bien que bientôt, ils vont verser leur propre sang et le sang de leur famille. Ils savent aussi qu’ils vont perdre les biens et les richesses pour lesquels longtemps, ils ont sacrifié des vies entières.
Dans ce système politique bloqué, la communauté internationale, n’est plus une communauté politique au service de la prospérité des peuples, mais simplement la communauté discréditée des agents commerciaux des multinationales.
Mais, il est encore possible d’anticiper politiquement en prenant conscience du danger vers lequel conduit ce système politique bloqué.
La parenthèse de sang peut aujourd’hui se fermer. Comment ?
III - OUVRIR LES CHEMINS D’ESPOIR
Au regard de l’évolution de révolutions qui se sont enclenchées au Maghreb, il ne sert à rien de se voiler la face et de considérer qu’il y a une ligne de démarcation qu’elles ne traverseront pas.
Il ne sert à rien de croire qu’il faut être musulman pour se soulever et faire partir les tyrans de leur trône. Il y a suffisamment de ressort de puissance d’action dans chaque peuple convaincu d’être victime de la spoliation, du mépris et des inégalités sociales, pour qu’il faille encore se perdre dans la guerre de la hiérarchie des religions.
Il ne sert à rien non plus de commencer à engager des réformettes de projets d’industries alors qu’un pouvoir s’est développé pendant plus de vingt-cinq ans sans partage et en ignorant des parties entières du pays sur lequel il a régné.
La véritable solution est dans la volonté politique d’anticipation qui aide à sortir du système bloqué avant même que la catastrophe n’arrive.
Dans cette perspective, il semble plus intelligent à un chef d’Etat qui est dans la situation de la société politique bloquée de préparer la sortie honorable du pouvoir, à temps pour que le peuple et le monde lui reconnaisse de la sagesse politique, plutôt que de s’accrocher à un pouvoir qui lui servira du déshonneur international et de la mort en fin de course.
Puisqu’il est clair que ces révolutions vont traverser cette fameuse ligne imaginaire qui sépare l’Afrique du nord de l’Afrique subsaharienne, il est encore possible de laisser la présidence à l’opposition pour favoriser l’alternance apaisée et penser à occuper une fonction honorifique que discrètement l’ancien chef d’Etat va quitter pour entrer dans une retraite paisible pour lui-même et pour sa famille.
Cette solution fait culminer la sagesse politique avec une possibilité de négocier des garanties judiciaires dont les poursuites font toujours la terreur des anciens chefs d’Etat qui au mépris des statuts de la Cour Pénale Internationale, continuent à se croire à l’abri des poursuites en se maintenant coûte que coûte au pouvoir.
Pourquoi, continuer à aller droit au mur si une solution pacifique offre l’espoir de sortir de cette situation bloquée. Mais il est clair que pour qu’une telle démarche politique soit considérée comme crédible par le peuple, les opposants et la communauté internationale, elle doit faire l’état des lieux des richesses accumulées de manières illégales. Une partie de biens et richesses doit être restituée au patrimoine national, mais, des accords doivent garantir en même temps un minimum de biens et de richesses, réservés à l’ancien chef d’Etat et à sa famille, afin que celui qui a représenté les intérêts du pays et de l’Etat, à l’échelle internationale ne tombe pas dans la disgrâce, la pauvreté et l’errance. Son statut d’ancien chef d’Etat doit lui réserver des honneurs et des avantages bien circonscrits par la loi fondamentale du pays.
Afin qu’une telle sagesse politique soit une source de réconciliation nationale, il est très important que la mémoire soit aussi réconciliée. Souvent de grands crimes ont blessé des générations et des générations. Comment faire pour sortir du cercle vicieux de la haine méditée dans les cœurs et transmises de générations en générations, source de génocides futurs? Il ne paraît pas impossible d’imaginer que des commissions de Vérité et Réconciliation qui ont ouvert à l’Afrique du Sud un véritable chemin d’espoir politique, soit aussi la solution qui lavera haines et colères de ceux qui portent dans leurs conscience des stigmates des crimes et des injustices commis par ceux et celles qui sont protégés par des mesures d’impunité politique.
Cependant, il faut bien noter qu’il s’agit vraiment d’une voie étroite de courage politique : 1° pour l’ancien chef d’Etat et ses alliés qui s’obligent à avouer sincèrement leurs crimes ; 2° pour que le peuple entier pardonne véritablement ces enfants du pays aveuglés par le vertige du pouvoir. ******Le plus difficile, pour les tribus prises comme boucs émissaires, est de ne jamais faire l’amalgame, entre ces enfants égarés et la tribu qui les a vu naître. Ce piège conduit à la vengeance et au génocide inversé.
Cette solution appelle l’Amour pour l’ennemi qui doit sortir du plus profond du cœur de chacun.
Il sera impératif que l’alternance soit assurée par de véritables hommes ou femmes d’Etat qui arrivent à incarner la conscience nationale et à transformer les attentes légitimes des victimes en programmes économiques et en actions en réparation. Ils devront réconcilier la nation entière et aider à tourner les yeux de tous vers l’horizon de l’espoir qui, peu à peu, ferme la parenthèse de sang d’une histoire de la terreur qui a retardé une vie prospère promise à l’Afrique.
Sortir de cette société bloquée, ouvrira aux partenaires industriels, économiques et financiers internationaux une ère où les transactions se feront comme elles auraient dues se faire, c’est-à dire de la belle manière : sans corruption et avec transparence..
Alors le peuple congolais qui marche dans les ténèbres verra enfin se lever la lumière.
Dominique KOUNKOU


